[Chronique] MOONSPELL – « Hermitage »

Bernard-Henri Leviathan
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Note : 9/10

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L’album sorti depuis déjà un mois, je me décide enfin à publier cet écrit, tant il aura fallu de temps pour m’immerger et sonder ces différentes strates d’atmosphères et de vernis qu’ont déposé les plus célèbres des Portugais sur leur Dark/Gothic Metal pionnier qui, référence ultime, n’a plus besoin d’introduction…. ou alors peut-être ai-je mis du temps à poser mes mots parce que j’ai glandé comme un fennec.

Je préfère penser que le thème principal développé par « Hermitage », me faisant écho, m’a inspiré ces longues semaines d’hésitation, à peser le sens de mots, comme MOONSPELL interroge et pèse ici le poids du rapport à la société, à l’autre, à soi. Le confinement aura donné à Fernando Ribeiro (chant), comme à nombre d’entre-nous, bien des sources de réflexion.

Comme toute œuvre de Moonspell, on ne peut s’attendre à son contenu qu’une fois l’objet dans les mains. Capable de tout, le groupe a su développer au cours des 12 albums précédents et 30 années de carrière, un éventail de directions brouillant les pistes et le faisant bien souvent apparaître là où on ne l’attend pas. On l’avait quitté avec un très compact et massif « 1755 » (2017), sorte de retour à une démarche agressive, grandiloquente ; on le retrouve aspirant à davantage d’éther, d’intimité (à l’image de la sobriété de ce visuel dont MOONSPELL ne nous avait plus habitué depuis « Memorial » (2006)), de mélodie, de lumière et empruntant un nouveau détour qu’on ne lui connaissait pas. Celui fait de voyages oniriques inspirés du rock progressif des années 70.

« Hermitage » se veut très visuel, porté par un chant vivant et convaincu. Fernando, magistral une fois de plus, retrouve son timbre clair, suave, laissé de côté sur le précédent disque, et tend à lui laisser plus d’espace. « Hermitage » se veut aussi naissant des arrangements omniprésents, fouillés mais en toute fluidité, de Pedro Paixao (claviers) et Ricardo Amorim (guitares). Et tout ceci concourt à faire de la musique de MOONSPELL, un Metal pur, classieux, érudit. Nous sommes maintenant loin des premiers albums plus naïfs, bien qu’essentiels et inscrits dans l’âge d’or du groupe de par leur forte contribution à l’émancipation d’une nouvelle scène obscure. Un élément non négligeable pour l’évolution d’« Hermitage » est l’arrivée d’Hugo Ribeiro (improbable homonyme de Fernando) au rang de batteur et en remplacement de Miguel Gaspar, membre depuis 1992. La personnalité d’Hugo éclate tout au long de l’album, apportant un groove particulier et ample aux nouvelles chansons, et évoluant déjà en belle symbiose avec la basse grisante de Aires Pereira.

On entre dans « Hermitage » par une porte toutefois assez familière. « The Greater Good » et « Common Prayers » sonnent comme un retour, après «1755 », à l’incarnation classique du groupe : un Dark Metal atmosphérique rempli par le rythme, à l’identité forte, s’enrichissant du Black Metal de ses premiers pas. La surprise arrivera surtout à partir de « All Or Nothing », 3ème titre du tracklisting. Posé, fort et profondément planant, MOONSPELL s’approprie les codes d’un rock progressif et en fait un pont avec sa facette la plus mélodique. Sur des arpèges clairs caressant presque les intonations d’un album de Bowie, et encadrée par de beaux soli aériens, la voix de Fernando se fait même par moments assez méconnaissable. L’alchimie qui se dégage de ce titre sonne comme si Arjen Lucassen (AYREON entre autres) avait prêté main forte pendant la phase de composition. Le lancinant et lumineux « Entitlement », le très élégant et instrumental « Solitarian », le mystérieux et orchestré « Apophthegmata », ou encore les couplets très floydiens et psychédéliques de « Without Rule » emboitent le pas à cette beauté progressive en fournissant un ensemble de textures et de sonorités somptueuses et soyeuses. MOONSPELL ne s’impose pourtant pas cette règle sur l’ensemble de sa nouvelle œuvre et n’hésite pas à parcourir d’autres territoires. Ainsi, « Hermitage », le titre, pourra surprendre par son côté parfois plus Stoner, cru, aux voix criées, avec ce rapprochement à la rugosité particulière d’« Alpha Noir » (2012). « The Hermit Saint », assez Rock et très varié, prend des allures de tube avec ses chœurs faisant mouche et cette voix scandée. Le bien nommé et déjà cité « Without Rule » approche un Rock/Doom poussiéreux où orgue et accords western font bon ménage. Et tout ceci nous conduit à l’inquiétant et mystérieux outro de clavier « City Quitter » nous accompagnant vers la sortie, tant littérale que figurée, et nous laissant alors suspendus à ce questionnement : que produisons-nous avec cette société moderne ? Quelle issue faut-il lui penser ?

Au fil des albums, la musique de MOONSPELL se fait toujours plus personnelle et innovante, jouant, comme le groupe s’est toujours attaché à le faire, sur l’alternance claire-obscure, la mélancolie douce face à l’énergie du Metal extrême. Dans sa globalité, « Hermitage » est un album touchant, introspectif, à la maturité et la profondeur exemplaires, déroulant une splendeur et une élégance tout au long de sa recherche harmonique, et de cette nouvelle facette progressive qu’il développe. Loin de l’urgence de cette société fracturée qu’il dénonce, il offre cependant ses irrésistibles charmes à qui sait avoir la patience de les découvrir. MOONSPELL restera toujours un groupe à part, très attachant, sachant sans peur faire face à son évolution, et « Hermitage », quant à lui, restera sans aucun doute un incontournable de 2021 !

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