[Chronique « from the crypt »] SAILLE – Eldritch (2014)

Herbert Al West - Réanimateur Recalé
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J’ai quitté ma table de travail, laissé en plan la tête fraîchement coupée d’un cadavre déniché à la morgue, ses yeux tristes et hagards semblant me demander pourquoi diable je la laissais seule, puis j’ai rejoint ma précieuse bibliothèque, retrouvant les reliures de cuir ancien, les tranches usées et le parfum du papier plusieurs fois centenaire. Peu d’éclairage externe dans cette pièce, car il faut que la lumière émerge des ténèbres, surgisse de ces univers emplis de cet imaginaire sombre qui m’est cher.

Et nul doute que les belges de Saille possèdent en leur manoir perdu au fond des brumes de nombreux rayonnages en tout point semblables aux miens. Leurs douces antiennes ont fait surgir en moi l’irrésistible envie de me tourner vers un lieu de savoir, de sombres connaissances. Il me suffit de parcourir les titres de leur troisième opus pour découvrir les références ou imaginer la source d’inspiration : Walpurgis et le roman de Meyrink – ou peut-être L’Invité de Dracula, de Stocker ; The Great God Pan, et le terrifiant Petit Peuple de Machen ; Aklo, langage fictif imaginé par le même Machen et repris par Lovecraft ; Red Death, évoquant Poe et ses pensées morbides ; Dagon, célèbre nouvelle du grand écrivain de Providence ; Carcosa, cité imaginée par Bierce et hantant les magnifiques nouvelles de Chambers dans son terrible Roi en Jaune ; sans oublier le titre, Eldritch, vocable archaïque intimement lié à Lovecraft

Un frisson de plaisir s’est emparé de moi à la simple lecture du verso de la galette. Restait à savoir si celui de l’écoute allait suivre.

Un groupe de black symphonique belge, déjà, cela m’intriguait. J’avais goûté aux délires horrifiques des hollandais de Carach Angren, alors pourquoi pas. En France, il faut bien l’avouer, nous aimons bien nous gausser de nos amis Belges, mais c’est oublier un peu vite l’origine celtique du mot bhelgh, qui désigne quelqu’un de « furieux« , « belliqueux » (oui, chez Lords of Chaos, on aime bien donner de quoi nourrir les conversations mondaines et voir les yeux de nos amis s’écarquiller devant tant de savoir), et vers l’an 500 av JC, valait mieux pas les moquer au niveau des blagues les voisins belges, car ils avaient le glaive chatouilleux et la moustache qui frise !

Fait notable, nos amis bellovaques opèrent à visage découvert, et se sapent comme des princes ! Point de maquillage blafard ni de peintures de guerre, juste histoire de montrer qu’ils ne donnent pas dans la facilité et se détachent des clichés. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ont fichtrement raison les bougres !

Inutile de prolonger le suspense et autant cracher le morceau, j’ai tout simplement adoré cet opus et multiplié les écoutes au point d’en perdre la raison. Ce troisième album du quintet est une pure merveille, sombre et brillante à la fois, empruntant à divers univers et puisant dans chacun ce qu’il y a de meilleur.

Comme sur les précédents disques du groupe, le visuel est superbe, avec son bâtiment en ruine ornant le sommet d’un roc imprenable, emblème de l’univers gothique et embrumé dans lequel les textes puisent leur inspiration, même si j’avoue lui préférer la falaise glauque et mystérieuse de Ritu, le précédent opus.

Tout comme son prédécesseur, une thématique sert de fil rouge aux différents titres. Après l’exploration du monde à travers ses rites funéraires, nous voyageons ici dans l’univers macabre des maîtres du fantastique. Et là où certains en font un poncif, Saille (« Saule » d’après l’étymologie, arbre emprunt d’une profonde mélancolie mais aussi d’un calme inébranlable jusque dans le bruit que font ses branches animées par le vent) sublime chaque univers abordé pour en faire un joyau illuminant la nuit.

Il s’agit de black symphonique, les premières notes sont formelles. On pense inévitablement à Dimmu Borgir, à l’époque où celui-ci n’était pas la caricature qu’il est aujourd’hui devenu. Le voix de Dennie Grondelaers (là encore, pas un nom empruntant au folklore Tolkienien) est d’ailleurs proche du grunt de Shagrath. Le premier titre est de nature à mettre en avant l’influence des aînés norvégiens, avec ses riffs massifs, ses claviers ensorcelants et jusqu’à la voix claire (pour moi bien plus intelligemment posée que celle de Vortex, car plus en retrait, comme un écho lointain mais pourtant bien présent). Mais il y a plus que cela. Les guitares tout d’abord, plus heavy, avec un passage que l’on aurait pu entendre joué par Paul Allender sur les derniers Cradle, groupe n’ayant pas oublié ces racines lointaines qui ont fait du metal extrême ce qu’il est aujourd’hui. La batterie ensuite, alternant les blasts effrénés et les parties largement plus nuancées, dignes d’un metal plus classique et raffiné.

Et les morceaux vont s’enchaîner et nous entraîner vers de sombres territoires, éclairés par un éclat propre à l’oeuvre qu’ils illustrent. D’autres surprises vont émerger des sinistres marais. Les morceaux sont longs, déclinant à l’envi de multiples idées sans pour autant noyer l’auditeur sous une avalanche impossible à dompter. Du black symphonique, on glisse peu à peu vers les terres du progressif. Et certains morceaux se détachent tout particulièrement du lot : je pense à l’imposant Aklo, à son ouverture grandiloquente, toute Dimmu Borgienne, et à cette guitare qui peu à peu se détache pour exploser, amenée en cela par une rythmique implacable, en un solo enivrant de beauté, un solo comme le genre en livre peu. Les chœurs s’imposent d’eux mêmes et le morceau s’envole en majesté.

Il y a aussi Cold War et sa pesante mélancolie, morceau posant ses premiers pas sur des terres jadis foulées par les géants d’Opeth, puis tout s’accélère en une sorte de triste folklore. La force du groupe est là, tracer, à l’instar des auteurs l’ayant inspiré, des signes dans le ciel de leur art, des signes qui, correctement alignés, forment des émotions qu’il devient impossible de ne pas ressentir.

La beauté, noire et gothique. La mélancolie, séduisante et désespérante à la fois. La furie aussi, avec le puissant Eater of Worlds, tempéré par un piano fantomatique.

On pense à Carach Angren par moments, mais là où les hollandais violents jouent la rythmique syncopée, le maelstrom vous tirant de tous côtés, les belges imposent une tempête harmonique. Chez Saille, la violence est là, bien présente, mais elle vient de face, vous frappe en plein visage comme un orage impossible à maîtriser, aussi puissant que le cri ouvrant Emerald et poussé par un Dennie totalement possédé.

Des surprises, bien d’autres vous attendent au travers de ce disque. Je pense notamment à Dagon, dont le titre ramène à la nouvelle de Lovecraft ayant annoncé dans son oeuvre le règne des Grands Anciens, prélude à un autre chef d’oeuvre du Maître de Providence, L’Appel de Cthulhu. Et à bien l’écouter, n’entendez-vous pas comme un étrange écho ? Ne pensez-vous donc pas au célèbre instrumental d’un certain Metallica, The Call of Ktulu ? Brillant hommage qui monte en puissance pour éclater en un final apocalyptique, entrecoupé de samples posés là comme autant de coupures de journaux donnant un aspect réaliste à l’ensemble, pratique chère à Stephen King dans le domaine littéraire.

Pour les autres surprises, je vous laisse le soin de les trouver vous-mêmes, et nul doute que vous en dénicherez qui m’auront échappé ! Asseyez-vous tranquillement devant le feu qui brûle dans l’âtre à l’ouverture de Carcosa, morceau qui clôt l’opus au rythme des mots égrenés par le conteur avant qu’à nouveau ne s’élève la fureur.

Brillant ! Lumineux ! Grandiose ! Je ne mets pas la note suprême, ce qui peut paraître étrange au vu des adverbes et des adjectifs qui précèdent, car tout simplement j’espère au fond de moi que le meilleur est encore à venir…

Note réelle : 9/10 !

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